Et si l’école de demain formait des joueurs, et non des élèves ?

L’école républicaine française ne se transforme pas, elle développe toujours de multiples méthodes pour parfaire un système bancal. Ainsi les récentes actions politiques - dédoublement des classes dans les quartiers défavorisés, refonte du bac et des filières, multiplications des évaluations ne proposent pas de nouvelles pédagogies. Elles n’offrent pas de nouveaux cadres aux élèves, au mieux, ces décisions allégeront un système éducatif déjà rongé par les inégalités.  Les réformes n’ont jamais questionné la nature de l’enseignement, la relation au cœur des classes, encore moins les savoirs à transmettre. Elles font la preuve d’une inertie structurelle à propos de nos institutions scolaires : le tableau, le professeur et l’élève. Si le constat a déjà été posé, notamment par Pierre Bourdieu avec son essai « Les héritiers », l’école peine à se renouveler et à proposer des solutions audacieuses. Le jeu, loin d’être une réponse unique, peut apporter une réflexion intéressante sur les inégalités et la construction des savoirs chez l’élève.

Jouer, c’est décider un rôle face aux autres.

L’école pose la question du masque social, cette interface est un préalable à chaque individu au sein d’une société. Il permet d’afficher « une étiquette », une identification pour soi et les autres. Les sociétés ont depuis longtemps compris la difficulté à tenir ce masque : celui de l’intellectuel, de l’ouvrier ou du sexe. Si les mœurs l’ont continuellement modifié, afin d’en faciliter l’appropriation, les sociétés ont aussi créé des temps incertains, récréatifs où les masques s'échangeaient. Roger Caillois explique notamment ce phénomène : « […] les fêtes semblent partout remplir une fonction analogue. Elles constituent une rupture dans l’obligation du travail, une délivrance des limitations et des servitudes de la condition de l’homme : c’est le moment où l’on vit le mythe, le rêve. ». [i]

On peut citer plusieurs ruptures avec le réel, récemment la coupe du monde de football a crée cette résilience.

Si cet incertain s’avère une nécessité pour s’affranchir des barrières sociales. A l’école, ces instants sont limités, mis en place avec parcimonies, le jeune est constamment ramené à sa condition d’élève. Et le masque qu’il revêt est décidé en fonction de sa réussite scolaire, typiquement le cancre ou le premier de la classe. Nombre de jeunes ont intériorisé une image imposée par le professeur, par ses notes, et il lui est impossible de s’en défaire.

Par ailleurs, ce frein se renforce au grès de programmes scolaires abstraits, disloqués les uns des autres, sans aucune emprise sur la réalité. Ce manque de mise en pratique, d'éloignement avec une matérialité, est sans doute l'une des raisons de la perte de concentration. A ce sujet, Matthew Crawford, auteur de L'éloge du Carburateur et de Contact, indique que « l’exhortation à être plus discipliné – éteignez vos appareils, etc. – se soldera par un échec, car notre capacité à nous réguler a des limites. Pour moi, la stratégie la plus prometteuse est de s’investir dans un objet qui le mérite, parce qu’il requiert nos compétences. ». Crawford suggère ainsi de mieux orienter le circuit de la récompense, les sciences cognitives ont notamment prouvé l'importance de cet outil pour faciliter l'apprentissage. Il faut créer un objet identifiable, tangible où l'élève exerce pleinement son expression, ses compétences, sa participation.

En 2015, une lycéenne décrit dans une lettre (« Pourquoi dois-je aller à l’école ? ») un constat alarmant : « Depuis l’âge de 13 ans, l’école a perdu tout sens à mes yeux. […] L’école m’a appris que nous ne sommes que des adolescents qui devraient se taire et écouter parce que nous ne savons rien. […] Nous sommes des rêveurs, des voyageurs et les bâtisseurs de l’avenir. ».

Le jeu fait écho à cette envie de bâtir et à cet abandon de soi. Il offre un espace-temps où les participants construisent un rôle, expérimentent des actions, se confrontent aux autres et au monde. Sa nature éphémère facilite la compétition, l’utilisation des ressources, l’envie de triompher en respectant les règles. C’est parce qu’il évolue – à l’instar des rites et des fêtes, à travers un simulacre temporel que le joueur peut accepter l’éventuel échec, le manque d’expérience et tenter de progresser avec les participants. Chaque nouvelle partie est une remise à zéro, une possibilité de gagner, un début atemporel, un temps donné pour s’exprimer. Autant d’atouts difficiles à mettre en place avec le système éducatif actuel : importance du dossier scolaire, transmission unilatérale du savoir, incapacité pour l’élève à s’extraire d’un rôle, techniques d’apprentissages faibles. A cet égard, le jeu de rôle, longtemps décrié par l’establishment et encore méconnu du grand public, pourrait palier à ces défaillances inhérentes à l’école républicaine.

Le jeu de rôle, une richesse culturelle.

Le jeu de rôle se définit par des récits, des règles, des challenges que le joueur doit s’approprier. Autant d’éléments qui préfigurent des axes d’apprentissages forts : réflexif (stratégique, calculatoire avec les règles), sens pratique (comment faire face à un problème, se confronter au monde), s’exprimer à l’oral (une compétence centrale pour l’éducation des enfants). Du fait des univers et des récits qu’il offre, le jeu de rôle pourrait faciliter l’éveil des jeunes et capter l’attention de nos adolescents. Il permettrait de distribuer des savoirs-être plus facilement : l’auto-discipline, la confiance en soi, l’écoute active. Sa mise en place suggère une remise en question profonde de notre lien avec le jeu en général, de comprendre que le jeu est par essence éducatif (peu importe le jeu, il nous permet d’apprendre) et qu’il est surtout déjà présent dans de nombreux secteurs.  

Le jeu est partout !  

Le jeu en général est encore ignoré par les élites. Ils y voient un moyen de contrôle, une distraction pour écarter les populations de problématiques réelles, la célèbre dénonciation romaine « des pains et des jeux » a toujours cours à notre époque. Pourtant, le jeu offre une richesse culturelle indéniable et irrigue notre société entière dans de nombreux aspects. Les cours de la bourse peuvent s’apparenter à une gigantesque plateforme de jeu pour les traders, le management use de la gamification pour dynamiser les collaborateurs, la politique est une course où les challengers doivent incarner le rôle du meilleur leader. Il existe une dissonance profonde dans notre compréhension du jeu. D’abord parce qu’il est présent dans des domaines importants, ensuite parce que le jeu en lui-même porte une culture de l’apprentissage et de la valorisation. Pourtant, personne ou très peu se fait le porte-parole de sa richesse et de son impact. Nous proposons d’ouvrir le débat avec cette contribution, de se poser la question sur la manière d’enseigner à nos enfants et de leurs donner les moyens de s’émanciper pour comprendre notre monde.

[i] L'homme et le sacré, Roger Caillois.